Le rôle de l’écrivain public dans la construction du récit de vie

Entre « besoin » et « devoir » de transmettre, revenir sur sa vie peut présenter quelques difficultés. Un des rôles de l’écrivain public est de fournir les outils nécessaires à la co-​construction du récit de vie.

Quand écrire un récit de vie appa­raît comme une nécessité

Pour cer­tains, se racon­ter, par­ler de sa vie appa­raît un jour comme une néces­si­té. Pour les enfants ou petits-​enfants, faire racon­ter sa vie à un aïeul per­met de connaître ses racines et de se repla­cer dans une his­toire. « Lorsque tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens », dit le pro­verbe afri­cain. Connaître ses ori­gines per­met de don­ner un sens à sa vie, de gagner en confiance en consi­dé­rant le par­cours accom­pli des géné­ra­tions pré­cé­dentes. Aujourd’hui pour­tant, le repli sur soi, les familles recom­po­sées, la mobi­li­té géo­gra­phique des enfants sont autant de freins à la trans­mis­sion orale. Le récit auto­bio­gra­phique vient com­bler ce défi­cit de com­mu­ni­ca­tion inter­gé­né­ra­tion­nelle. Mais qu’il soit spon­ta­né ou non, il n’est pas anodin.

Dans les familles, le récit est un jour déci­dé, soit par un des­cen­dant, soit par l’aïeul lui-​même et les deux finissent par s’entendre sur la néces­si­té de le poser par écrit. Mais com­ment s’y prendre lorsque ce désir de trans­mettre se situe entre « je vais vous racon­ter » de l’énonciateur et « raconte-​nous » du récep­teur ? Les attentes et donc le conte­nu du récit seront mode­lés par le face-​à-​face entre les deux acteurs, avec le risque d’aboutir à un récit dis­tor­du, ne conve­nant fina­le­ment à personne.

Écrire un récit de vie n’est jamais un acte ano­din au sein de la famille

La sin­cé­ri­té est une des expres­sions de cette dif­fi­cul­té. La vie ne se résume pas à une suc­ces­sion de petits bon­heurs. Certes, avec le recul, un tri s’opère, cer­taines bles­sures se cica­trisent, mais l’énonciateur devra s’interroger sur ce qu’il peut dire et où il place le cur­seur sur l’échelle de son inti­mi­té. De son côté, le récep­teur doit se pré­pa­rer à la véri­té brute et éven­tuel­le­ment voir noir­cie une his­toire qu’il aurait vou­lue rose ; s’attendre aus­si à la gêne qu’il res­sen­ti­ra à la lec­ture des états d’âme d’un père venant heur­ter sa pudeur filiale.

Ainsi, si le récit bio­gra­phique a le mérite d’éclairer, il impose quelques pas­sages d’obstacles pour celui qui le conçoit comme celui qui le reçoit, au risque de tendre vers un résul­tat contraire à l’intention d’origine.

L’écrivain public, pro­fes­sion­nel de la média­tion écrite, est le garant d’un récit de vie réussi

Par sa posi­tion de per­sonne tierce et exté­rieure au lien qui unit les deux par­ties, l’ écri­vain public est le tech­ni­cien qui vien­dra rem­plir le contrat impli­cite cen­sé mettre au dia­pa­son l’un et l’autre. Cela ne signi­fie pas qu’il occulte les faits incom­mo­dants, mais son écoute active, relayée par un ques­tion­ne­ment faci­li­ta­teur tend à désa­mor­cer les ten­sions sou­le­vées par cer­tains sujets. Le dia­logue à trois qui s’instaure donne nais­sance à une for­mu­la­tion effec­tive d’un évé­ne­ment que la simple confron­ta­tion n’aurait pas ren­due possible.

Par le tra­vail de la langue, l’écrivain public s’attache à res­ti­tuer au moyen d’une for­mu­la­tion adap­tée ce que le dia­logue a construit. Le niveau de langue, le voca­bu­laire de l’énonciateur doivent com­po­ser le récit tout en s’incorporant dans une for­mu­la­tion exo­gène. C’est une étape déli­cate qui ne doit pas tra­hir son auteur. Les révé­la­tions, affir­ma­tions, juge­ments sont par­ti­cu­liè­re­ment tra­vaillés afin que l’énonciateur ne se sente pas cen­su­ré, et pour évi­ter de déli­vrer un récit plat et vide d’émotions.

Élaborée en ces termes, la bio­gra­phie co-​construite est celle qui offre le plus de garan­ties d’être accep­tée et bien accueillie de part et autre. Que se passe-​t-​il lorsqu’elle n’est pas pos­sible, ou lorsque l’aïeul ne révèle rien de ses inten­tions de trans­mettre à ses des­cen­dants ? Pour lui, un risque de démo­ti­va­tion puisqu’il devra seul trier et choi­sir ce qu’il vou­dra léguer, avec l’appréhension que sa démarche puisse être mal reçue par la famille. Dans ces situa­tions, l’ écri­vain public joue un rôle essen­tiel ; celui de créer ce contre­poids absent, en cadrant, voire en tem­pé­rant le dis­cours, en conseillant sur la base de ses expé­riences dans le domaine.

Si le désir d’écrire devient aujourd’hui un acte tes­ta­men­taire, il est tou­te­fois utile de poser les condi­tions qui concour­ront à sa pleine réus­site. Par sa for­ma­tion spé­ci­fique au métier, son écoute, sa connais­sance de la langue et la per­cep­tion des enjeux qui en découlent, l’ écri­vain public pro­fes­sion­nel détient les clés pour y parvenir.

Article écrit par Franceline Bürgel (pro­mo­tion 2007–2008)

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1 réponse

  1. 29 novembre 2015

    […] Lire sur Plume & Buvard : Le rôle de l’ écri­vain public dans la construc­tion du récit de vie. […]