Raconter la vie

Voici le libellé de l’épreuve de Composition Française au Capes Externe 2014 de Lettres Modernes qui a eu lieu le 8 avril der­nier :

Évoquant sa pro­pre vie en uti­li­sant une énon­cia­tion à la troi­sième per­sonne, Annie Ernaux écrit :
« Ce que ce monde a imprimé en elle et ses contem­po­rains, elle s’en ser­vira pour recons­ti­tuer un temps com­mun, celui qui a glissé d’il y a si long­temps à aujourd’hui – pour, en retrou­vant la mémoire de la mémoire col­lec­tive dans une mémoire indi­vi­duelle, ren­dre la dimen­sion vécue de l’Histoire.
Ce ne sera pas un tra­vail de remé­mo­ra­tion, tel qu’on l’entend géné­ra­le­ment, visant à la mise en récit d’une vie, à une expli­ca­tion de soi. Elle ne regar­dera en elle-​même que pour y retrou­ver le monde […] » (Annie Ernaux, Les Années, 2008)
Vous ana­ly­se­rez et dis­cu­te­rez ces pro­pos en vous appuyant sur des exem­ples pré­cis emprun­tés à vos lec­tu­res.

On ne peut s’empêcher de rap­pro­cher cette cita­tion du pro­jet « Raconter la vie » qui se veut « le roman vrai de la société d’aujourd’hui » et pro­pose à cha­cun d’entre nous d’en être les per­son­na­ges et les auteurs. Annie Ernaux vient d’ailleurs d’y publier Regarde les lumiè­res mon amour : pen­dant un an, elle a tenu le jour­nal de ses visi­tes à l’hypermarché Auchan d’un cen­tre com­mer­cial de région pari­sienne. Loin de se résu­mer à la cor­vée des cour­ses, la grande sur­face devient un spec­ta­cle et un grand rendez-​vous humain.

Tout a com­mencé par la paru­tion du Parlement des invi­si­bles de Pierre Rosanvallon, pro­fes­seur d’histoire contem­po­raine au Collège de France. « Nous som­mes par­tis du prin­cipe que trop de per­son­nes se sen­taient incom­pri­ses ou igno­rées des gou­ver­nants, des ins­ti­tu­tions et des médias. Cette situa­tion mine la démo­cra­tie et décou­rage les indi­vi­dus. » dit Pierre Rosanvallon, qui veut for­mer, par le biais d’une col­lec­tion de livres et d’un site Internet par­ti­ci­pa­tif, l’équivalent d’un « par­le­ment des invi­si­bles » qui donne la parole aux vies ordi­nai­res, à ceux qui jus­te­ment n’ont jamais la parole.

Raconter la vie

Menée en col­la­bo­ra­tion avec les édi­tions du Seuil, Raconter la vie est une « expé­ri­men­ta­tion édi­to­riale ». Elle a été lar­ge­ment expo­sée par les tous médias lors de ses débuts en jan­vier 2014. Coup de com’ pour pro­mou­voir une nou­velle col­lec­tion se sont demandé cer­tains, ou vrai­ment un espace ori­gi­nal d’expérimentation sociale et poli­ti­que, intel­lec­tuelle et lit­té­raire ? Le pro­jet est animé par une équipe com­po­sée d’une petite dizaine de pro­fes­sion­nels du milieu de l’édition. Tous disent avoir la même envie : don­ner la parole aux per­son­nes qui ne l’ont pas. Elles veu­lent abo­lir les hié­rar­chies de « gen­res » ou de « sty­les » ; les paro­les bru­tes ont la même légi­ti­mité que les écri­tu­res des pro­fes­sion­nels de l’écrit. Tout le monde peut s’inscrire et sou­met­tre son récit, même si cer­tains récits ne s’avèrent pas tou­jours publia­bles. Les par­ti­ci­pants peu­vent échan­ger, dis­cu­ter, com­men­ter les publi­ca­tions des uns et des autres sur le site.

Pour « racon­ter la vie » dans tou­tes ses dimen­sions et dans tou­tes ses for­mes, la col­lec­tion de livres édi­tée avec Le Seuil accueille des écri­tu­res et des appro­ches mul­ti­ples, mêlant témoi­gna­ges, ana­ly­ses socio­lo­gi­ques, enquê­tes jour­na­lis­ti­ques, enquê­tes eth­no­gra­phi­ques et lit­té­ra­ture.
La col­lec­tion explore trois ensem­bles prin­ci­paux :
– les récits et tra­jec­toi­res de vie, qui mêlent des his­toi­res sin­gu­liè­res et des por­traits types, pour sai­sir et ren­dre sen­si­ble la société fran­çaise ;
– les lieux qui pro­dui­sent ou expri­ment du social, exem­ples d’un nou­veau mode de vie, de lieux révé­la­teurs d’une crise sociale, lieux de flux, nou­veaux lieux de tra­vail…
– les grands moments de la vie, qui résul­tent par exem­ple d’un bas­cu­le­ment, d’un nou­veau départ…

Nul doute que l’écrivain public, lui-​même sou­vent mal perçu, mal connu, qui depuis des siè­cles est le « secré­taire des hum­bles » – selon l’expression de l’historienne Christine Métayer – ne peut qu’être sen­si­ble à un tel pro­jet, et même en être acteur.

Pour en savoir plus :
– Le pro­jet Raconter la vie – site Internet : le pro­jet, les récits publiés, la col­lec­tion, la com­mu­nauté, le blog
– Le site Facebook Raconter la vie
– Raconter la vie : une ini­tia­tive de Pierre Rosenvallon, des émis­sions en pod­cast sur France Inter

Plume & Buvard

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