La Licence professionnelle Écrivain public – Conseil en écriture professionnelle & privée est le seul diplôme national d’écrivain public à ce jour. Délivrée par l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, elle est hébergée par le département de Médiation culturelle de l’unité de formation et de recherche Arts & Médias.
Monsieur Henri Béhar, professeur émérite, spécialiste du surréalisme, est à l’origine de cette licence. À l’occasion de la journée anniversaire des 10 ans du diplôme, il a accordé cet entretien à Plume & Buvard.
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Plume & Buvard. Comment est né en vous ce projet de licence professionnelle Écrivain public ? Comment a-t-il évolué jusqu’à devenir concret ?
Henri Béhar. Ce projet n’est pas né en moi, mais bien dans la tête d’un proviseur du lycée Jean Lurçat, voisin de Censier. Il s’est adressé à la cellule d’information et d’orientation de notre université pour un partenariat, dont je me suis occupé à un double titre :
– en tant que membre du Conseil d’administration et ancien Président de l’établissement ;
– ma qualité de responsable de ce qui était alors le DESS des Techniques éditoriales, connaissant bien les questions professionnelles.
J’ai donc remanié le projet initial en l’adaptant aux exigences universitaires, ne serait-ce que pour les diplômes exigibles à l’entrée et les modalités de recrutement.
Or, il se trouve que le conseil d’administration du lycée a refusé ce projet. C’est alors le proviseur du Lycée Maurice Ravel qui s’est porté partenaire. Nous avons donc repris la maquette en fonction des objectifs, des moyens, et des capacités de cet établissement, puisque, par définition, ce partenariat devait être absolument équilibré.
P&B. Aviez-vous une connaissance particulière de l’histoire de ce métier ?
H.B. J’avoue n’avoir pas eu, à l’époque, cette « connaissance particulière » dont vous parlez, en dehors de mon intérêt pour Nicolas Flamel. Mais je me suis documenté (vous en verrez la conséquence ci-après), et surtout je savais quels étaient les besoins du pays à ce niveau de licence, puisque j’avais inventé et mis en place préalablement la licence à orientation progressive dite LAEC (Lettres, arts, expression, communication), et que je savais les pré-requis de notre DESS orienté vers l’édition. En résumé, je concevais ce métier comme un médiateur entre l’oral et l’écrit, entre l’individu et la société.
P&B. Quelle était votre vision du métier de l’écrivain public ?
H.B. Pour moi, il s’agissait, et il s’agit toujours, d’une profession au service du public. D’où le terme auquel je tenais d’écrivain public, que j’ai moi-même introduit en dépit du libellé initial (licence professionnelle d’assistant en démarches administratives et en écritures privées) et des quolibets des imbéciles qui s’imaginaient l’écrivain public avec son écritoire à la sortie des églises ou des mosquées. La vérité est que mon expérience de président d’université m’avait montré que les enseignants-chercheurs, mes chers collègues, étaient de véritables infirmes lorsqu’il s’agissait d’écrire une lettre administrative. C’est à eux que s’adressait, idéalement, cette formation, et, par déclinaison, à tous ceux qui se trouvent devoir rédiger un document destiné à une administration, un bureau, un employeur, etc.
Mais il ne suffit pas de savoir rédiger, il faut connaitre les formules qui font mouche, celles qui sont proscrites, et surtout bien comprendre le système afin de déterminer le destinataire et les modalités de l’écrit que l’on va lui adresser.
P&B. Combien de temps avez-vous travaillé sur ce projet ?
H.B. Si l’on tient compte du passage devant les différents conseils d’établissement, la réécriture des projets dont j’ai parlé, les réunions des enseignants s’engageant à assurer cette formation, la présentation de la maquette au Ministère, il s’est écoulé deux ans entre les premiers contacts et la mise en place de la licence.
P&B. Catherine Bastien, présidente de l’Académie des Écrivains Publics de France (AEPF), faisait partie de la première équipe enseignante. Est-ce vous qui l’avez contactée ? A-t-elle participé à l’élaboration du projet ?
H.B. Oui aux deux questions. J’avais lu son livre sur ledit métier, où elle donnait l’adresse de son bureau. Je l’ai appelée directement, et elle m’a immédiatement donné son accord pour venir dans l’équipe. Son enthousiasme fut facilité par le fait qu’elle avait sur son bureau mon livre sur le surréalisme, et qu’en outre, je crois bien qu’elle m’avait entendu dans les assemblées générales du printemps de 1968. Cela laisse des souvenirs.
P&B. Étiez-vous (êtes-vous) si convaincu de l’utilité du métier d’écrivain public, souvent exercé par des bénévoles, que vous ayez eu envie de le professionnaliser ? Pourquoi ?
H.B. Je suis incapable de consacrer une minute de mon temps à une opération à laquelle je ne croirais pas, et pour laquelle je n’aurais aucun intérêt intellectuel. Vous connaissez les travaux de mon collègue Bentolila sur l’illettrisme (et pas seulement l’analphabétisme). Je considère que la France est en grande déshérence en ce domaine. Certes, les bénévoles sont d’un grand secours aux populations qui font appel à eux. Mais un vrai métier ne peut être perpétuellement exercé par des bénévoles. D’autant plus que, quelle que soit la bonne volonté de chacun, on ne saurait d’emblée suppléer à une formation dans le domaine social, juridique, économique. Prenons les métiers de l’édition : avant notre DESS, quiconque savait tenir une plume entrait chez un éditeur, sans aucun référentiel de salaire ni de formation. Mais depuis que nous avons lancé sur le marché parisien une vingtaine d’étudiants par an sachant mettre au point un manuscrit pour l’impression, ayant une culture éditoriale, et surtout une pratique confirmée par le stage, il n’y a plus de ces recrutements par « protection ».
P&B. Pourquoi la licence est-elle hébergée par le département Médiation culturelle plutôt qu’un autre département ? Est-ce votre choix ?
H.B. Bonne question ! Comme vous l’avez compris, cette formation nouvelle, contenant une bonne part d’enseignement théorique en diverses disciplines enseignées dans notre université, et pas précisément dans une UFR, relevait de l’ensemble de l’université. C’est ainsi qu’elle était conçue par le Conseil d’université qui a voté sa création à l’unanimité. Ensuite est venu le problème technique de l’unité de rattachement. Membre de l’UFR de Langue et littérature françaises et latines (LLFL), il me semblait naturel que celle-ci en soit le support administratif. Consulté, le conseil de cette UFR en a refusé la charge à une voix près. Pour des raisons techniques d’une part (il fallait dégager un demi-poste de secrétariat) et surtout idéologiques, un représentant syndical considérant, à l’encontre des directives de son propre syndicat, que l’université ne devait pas s’abaisser (c’était son mot) à des formations professionnalisantes… Le débat n’était pas nouveau, je l’avais connu lorsque j’étais moi-même étudiant. Mais, comme vous l’avez compris, je n’ai pas renoncé pour autant, puisque mon ami Claude Aziza a, dans la foulée, obtenu l’accord unanime du conseil de la Médiation culturelle pour accueillir la nouvelle licence.
P&B. D’après certaines informations relayées par des étudiants des premières promos, vous auriez conçu le diplôme de telle sorte qu’il devait permettre aux étudiants de se présenter « en faisant masse » à des concours administratifs, d’où le nombre d’heures important consacré à l’enseignement juridique : confirmez-vous cette information ?
H.B. Je suis un historien de la littérature, habitué à travailler sur les mythes et sur la mémoire collective. Je sais ce qu’en vaut l’aune…
D’une part, cette expression « faire masse » n’appartient pas à mon vocabulaire de base. D’autre part, j’ai plutôt pensé à l’éventail des emplois ouverts par cette formation professionnelle. J’avais d’abord en vue une profession libérale, mais aussi, et simultanément, les emplois offerts par les organismes sociaux (HLM), les municipalités, etc. À ce titre, au moment où se créait une nouvelle catégorie de la fonction publique, celle qu’on nomme la Fonction publique territoriale, il m’a semblé que nos étudiants pouvaient y candidater. Mais cela n’a pas changé l’équilibre de la formation, qui devait consacrer une part identique à l’enseignement de la langue française, d’une langue étrangère, du langage juridique, des bases de la sociologie aussi bien que de la comptabilité ou de l’informatique. Mon souci était (est toujours) d’ordre pratique. Si, selon l’adage fortement ancré dans les esprits, « nul n’est censé ignorer la loi », alors, il faut vérifier qu’on lui a fourni tous les moyens pour la connaître !
P&B. Avez-vous eu des difficultés pour bâtir ce diplôme, cette formation, pour obtenir l’agrément ministériel ?
H.B. Mes réponses précédentes ont montré que cela n’est pas passé comme une lettre à la poste. Inutile de ressasser. Le plus amusant, c’est que je me suis trouvé plusieurs fois devant des individus qui étaient eux-mêmes en contradiction avec leur propre hiérarchie : un syndicaliste s’opposant à la position votée par son syndicat, un patron ignorant le soutien absolu que nous portait le mouvement professionnel qui l’avait délégué, une commission du Ministère prétendant statuer sur notre projet sans l’avoir eu entre les mains. La routine, quoi !
P&B. La loi obligeant toutes les universités de France à héberger à partir de 2000 des licences professionnelles s’est-elle accompagnée de moyens financiers permettant leur mise en œuvre ? Était-ce comme on l’a dit parfois une manne financière pour les universités ?
H.B. Notre licence ayant été approuvée pour quatre ans sans moyens nouveaux en personnels (seulement en crédits de fonctionnement), cela n’a pas facilité sa mise en place administrative, je l’ai déjà dit. Heureusement, l’engagement précis et la participation de Madame Françoise Raslovieff, Proviseur du Lycée Maurice Ravel nous a permis de mettre tout cela en musique. Quant à cette manne dont vous parlez, j’aurais bien aimé en voir la couleur.
Il serait peut-être temps que les étudiants, diplômés ou en cours de formation, pratiquent les bases de la critique historique, c’est-à-dire la vérification des faits. Croyez-vous que j’aie disposé, ne serait-ce que de trente minutes de décharge de service pour la mise en place d’un diplôme qui devait concerner 25 étudiants et une dizaine d’enseignants chaque année ? Tout cela s’est fait avec la bonne volonté de chacun, laquelle, comme je l’ai dit, n’a qu’un temps. C’est pourquoi je suis bien aise de profiter de ma retraite, et de faire l’écrivain public à mes heures perdues, tout en regrettant de n’avoir pas ce diplôme.
30 mars 2012