Henri Béhar parle de la création du diplôme d’écrivain public

La licence pro­fes­sion­nelle Écrivain public – Conseil en écri­ture pro­fes­sion­nelle & pri­vée est le seul diplôme natio­nal d’écrivain public à ce jour. Délivrée par l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, elle est héber­gée par le dépar­te­ment de Médiation cultu­relle de l’unité de for­ma­tion et de recherche Arts & Médias.

Monsieur Henri Béhar, pro­fes­seur émé­rite, spé­cia­liste du sur­réa­lisme, est à l’origine de cette licence, créée en 2001. À l’occasion de la jour­née anni­ver­saire des 10 ans du diplôme en 2012, il a accor­dé cet entre­tien à Plume et Buvard.

Plume et Buvard. Comment est né en vous ce pro­jet de licence pro­fes­sion­nelle Écrivain public ? Comment a-​t-​il évo­lué jusqu’à deve­nir concret ?

Henri Béhar. Ce pro­jet n’est pas né en moi, mais bien dans la tête d’un pro­vi­seur du lycée Jean Lurçat, voi­sin de Censier. Il s’est adres­sé à la cel­lule d’information et d’orientation de notre uni­ver­si­té pour un par­te­na­riat, dont je me suis occu­pé à un double titre :
– en tant que membre du Conseil d’administration et ancien Président de l’établissement ;
– ma qua­li­té de res­pon­sable de ce qui était alors le DESS des Techniques édi­to­riales, connais­sant bien les ques­tions pro­fes­sion­nelles.
J’ai donc rema­nié le pro­jet ini­tial en l’adaptant aux exi­gences uni­ver­si­taires, ne serait-​ce que pour les diplômes exi­gibles à l’entrée et les moda­li­tés de recru­te­ment.
Or, il se trouve que le conseil d’administration du lycée a refu­sé ce pro­jet. C’est alors le pro­vi­seur du Lycée Maurice Ravel qui s’est por­té par­te­naire. Nous avons donc repris la maquette en fonc­tion des objec­tifs, des moyens, et des capa­ci­tés de cet éta­blis­se­ment, puisque, par défi­ni­tion, ce par­te­na­riat devait être abso­lu­ment équi­li­bré.

P&B. Aviez-​vous une connais­sance par­ti­cu­lière de l’histoire de ce métier ?

H.B. J’avoue n’avoir pas eu, à l’époque, cette « connais­sance par­ti­cu­lière » dont vous par­lez, en dehors de mon inté­rêt pour Nicolas Flamel. Mais je me suis docu­men­té (vous en ver­rez la consé­quence ci-​après), et sur­tout je savais quels étaient les besoins du pays à ce niveau de licence, puisque j’avais inven­té et mis en place préa­la­ble­ment la licence à orien­ta­tion pro­gres­sive dite LAEC (Lettres, arts, expres­sion, com­mu­ni­ca­tion), et que je savais les pré-​requis de notre DESS orien­té vers l’édition. En résu­mé, je conce­vais ce métier comme un média­teur entre l’oral et l’écrit, entre l’individu et la socié­té.

P&B. Quelle était votre vision du métier de l’ écri­vain public ?

H.B. Pour moi, il s’agissait, et il s’agit tou­jours, d’une pro­fes­sion au ser­vice du public. D’où le terme auquel je tenais d’ écri­vain public, que j’ai moi-​même intro­duit en dépit du libel­lé ini­tial (licence pro­fes­sion­nelle d’assistant en démarches admi­nis­tra­tives et en écri­tures pri­vées) et des quo­li­bets des imbé­ciles qui s’imaginaient l’ écri­vain public avec son écri­toire à la sor­tie des églises ou des mos­quées. La véri­té est que mon expé­rience de pré­sident d’université m’avait mon­tré que les enseignants-​chercheurs, mes chers col­lègues, étaient de véri­tables infirmes lorsqu’il s’agissait d’écrire une lettre admi­nis­tra­tive. C’est à eux que s’adressait, idéa­le­ment, cette for­ma­tion, et, par décli­nai­son, à tous ceux qui se trouvent devoir rédi­ger un docu­ment des­ti­né à une admi­nis­tra­tion, un bureau, un employeur, etc.
Mais il ne suf­fit pas de savoir rédi­ger, il faut connaitre les for­mules qui font mouche, celles qui sont pros­crites, et sur­tout bien com­prendre le sys­tème afin de déter­mi­ner le des­ti­na­taire et les moda­li­tés de l’écrit que l’on va lui adres­ser.

P&B. Combien de temps avez-​vous tra­vaillé sur ce pro­jet ?

H.B. Si l’on tient compte du pas­sage devant les dif­fé­rents conseils d’établissement, la réécri­ture des pro­jets dont j’ai par­lé, les réunions des ensei­gnants s’engageant à assu­rer cette for­ma­tion, la pré­sen­ta­tion de la maquette au Ministère, il s’est écou­lé deux ans entre les pre­miers contacts et la mise en place de la licence.

P&B. Catherine Bastien, pré­si­dente de l’Académie des Écrivains Publics de France (AEPF), fai­sait par­tie de la pre­mière équipe ensei­gnante. Est-​ce vous qui l’avez contac­tée ? A-​t-​elle par­ti­ci­pé à l’élaboration du pro­jet ?

H.B. Oui aux deux ques­tions. J’avais lu son livre sur ledit métier, où elle don­nait l’adresse de son bureau. Je l’ai appe­lée direc­te­ment, et elle m’a immé­dia­te­ment don­né son accord pour venir dans l’équipe. Son enthou­siasme fut faci­li­té par le fait qu’elle avait sur son bureau mon livre sur le sur­réa­lisme, et qu’en outre, je crois bien qu’elle m’avait enten­du dans les assem­blées géné­rales du prin­temps de 1968. Cela laisse des sou­ve­nirs.

P&B. Étiez-​vous (êtes-​vous) si convain­cu de l’utilité du métier d’ écri­vain public, sou­vent exer­cé par des béné­voles, que vous ayez eu envie de le pro­fes­sion­na­li­ser ? Pourquoi ?

H.B. Je suis inca­pable de consa­crer une minute de mon temps à une opé­ra­tion à laquelle je ne croi­rais pas, et pour laquelle je n’aurais aucun inté­rêt intel­lec­tuel. Vous connais­sez les tra­vaux de mon col­lègue Bentolila sur l’illettrisme (et pas seule­ment l’analphabétisme). Je consi­dère que la France est en grande déshé­rence en ce domaine. Certes, les béné­voles sont d’un grand secours aux popu­la­tions qui font appel à eux. Mais un vrai métier ne peut être per­pé­tuel­le­ment exer­cé par des béné­voles. D’autant plus que, quelle que soit la bonne volon­té de cha­cun, on ne sau­rait d’emblée sup­pléer à une for­ma­tion dans le domaine social, juri­dique, éco­no­mique. Prenons les métiers de l’édition : avant notre DESS, qui­conque savait tenir une plume entrait chez un édi­teur, sans aucun réfé­ren­tiel de salaire ni de for­ma­tion. Mais depuis que nous avons lan­cé sur le mar­ché pari­sien une ving­taine d’étudiants par an sachant mettre au point un manus­crit pour l’impression, ayant une culture édi­to­riale, et sur­tout une pra­tique confir­mée par le stage, il n’y a plus de ces recru­te­ments par « pro­tec­tion ».

P&B. Pourquoi la licence est-​elle héber­gée par le dépar­te­ment Médiation cultu­relle plu­tôt qu’un autre dépar­te­ment ? Est-​ce votre choix ?

H.B. Bonne ques­tion ! Comme vous l’avez com­pris, cette for­ma­tion nou­velle, conte­nant une bonne part d’enseignement théo­rique en diverses dis­ci­plines ensei­gnées dans notre uni­ver­si­té, et pas pré­ci­sé­ment dans une UFR, rele­vait de l’ensemble de l’université. C’est ain­si qu’elle était conçue par le Conseil d’université qui a voté sa créa­tion à l’unanimité. Ensuite est venu le pro­blème tech­nique de l’unité de rat­ta­che­ment. Membre de l’UFR de Langue et lit­té­ra­ture fran­çaises et latines (LLFL), il me sem­blait natu­rel que celle-​ci en soit le sup­port admi­nis­tra­tif. Consulté, le conseil de cette UFR en a refu­sé la charge à une voix près. Pour des rai­sons tech­niques d’une part (il fal­lait déga­ger un demi-​poste de secré­ta­riat) et sur­tout idéo­lo­giques, un repré­sen­tant syn­di­cal consi­dé­rant, à l’encontre des direc­tives de son propre syn­di­cat, que l’université ne devait pas s’abaisser (c’était son mot) à des for­ma­tions pro­fes­sion­na­li­santes… Le débat n’était pas nou­veau, je l’avais connu lorsque j’étais moi-​même étu­diant. Mais, comme vous l’avez com­pris, je n’ai pas renon­cé pour autant, puisque mon ami Claude Aziza a, dans la fou­lée, obte­nu l’accord una­nime du conseil de la Médiation cultu­relle pour accueillir la nou­velle licence.

P&B. D’après cer­taines infor­ma­tions relayées par des étu­diants des pre­mières pro­mos, vous auriez conçu le diplôme de telle sorte qu’il devait per­mettre aux étu­diants de se pré­sen­ter « en fai­sant masse » à des concours admi­nis­tra­tifs, d’où le nombre d’heures impor­tant consa­cré à l’enseignement juri­dique : confirmez-​vous cette infor­ma­tion ?

H.B. Je suis un his­to­rien de la lit­té­ra­ture, habi­tué à tra­vailler sur les mythes et sur la mémoire col­lec­tive. Je sais ce qu’en vaut l’aune…
D’une part, cette expres­sion « faire masse » n’appartient pas à mon voca­bu­laire de base. D’autre part, j’ai plu­tôt pen­sé à l’éventail des emplois ouverts par cette for­ma­tion pro­fes­sion­nelle. J’avais d’abord en vue une pro­fes­sion libé­rale, mais aus­si, et simul­ta­né­ment, les emplois offerts par les orga­nismes sociaux (HLM), les muni­ci­pa­li­tés, etc. À ce titre, au moment où se créait une nou­velle caté­go­rie de la fonc­tion publique, celle qu’on nomme la Fonction publique ter­ri­to­riale, il m’a sem­blé que nos étu­diants pou­vaient y can­di­da­ter. Mais cela n’a pas chan­gé l’équilibre de la for­ma­tion, qui devait consa­crer une part iden­tique à l’enseignement de la langue fran­çaise, d’une langue étran­gère, du lan­gage juri­dique, des bases de la socio­lo­gie aus­si bien que de la comp­ta­bi­li­té ou de l’informatique. Mon sou­ci était (est tou­jours) d’ordre pra­tique. Si, selon l’adage for­te­ment ancré dans les esprits, « nul n’est cen­sé igno­rer la loi », alors, il faut véri­fier qu’on lui a four­ni tous les moyens pour la connaître !

P&B. Avez-​vous eu des dif­fi­cul­tés pour bâtir ce diplôme, cette for­ma­tion, pour obte­nir l’agrément minis­té­riel ?

H.B. Mes réponses pré­cé­dentes ont mon­tré que cela n’est pas pas­sé comme une lettre à la poste. Inutile de res­sas­ser. Le plus amu­sant, c’est que je me suis trou­vé plu­sieurs fois devant des indi­vi­dus qui étaient eux-​mêmes en contra­dic­tion avec leur propre hié­rar­chie : un syn­di­ca­liste s’opposant à la posi­tion votée par son syn­di­cat, un patron igno­rant le sou­tien abso­lu que nous por­tait le mou­ve­ment pro­fes­sion­nel qui l’avait délé­gué, une com­mis­sion du Ministère pré­ten­dant sta­tuer sur notre pro­jet sans l’avoir eu entre les mains. La rou­tine, quoi !

P&B. La loi obli­geant toutes les uni­ver­si­tés de France à héber­ger à par­tir de 2000 des licences pro­fes­sion­nelles s’est-elle accom­pa­gnée de moyens finan­ciers per­met­tant leur mise en œuvre ? Était-​ce comme on l’a dit par­fois une manne finan­cière pour les uni­ver­si­tés ?

H.B. Notre licence ayant été approu­vée pour quatre ans sans moyens nou­veaux en per­son­nels (seule­ment en cré­dits de fonc­tion­ne­ment), cela n’a pas faci­li­té sa mise en place admi­nis­tra­tive, je l’ai déjà dit. Heureusement, l’engagement pré­cis et la par­ti­ci­pa­tion de Madame Françoise Raslovieff, Proviseur du Lycée Maurice Ravel nous a per­mis de mettre tout cela en musique. Quant à cette manne dont vous par­lez, j’aurais bien aimé en voir la cou­leur.
Il serait peut-​être temps que les étu­diants, diplô­més ou en cours de for­ma­tion, pra­tiquent les bases de la cri­tique his­to­rique, c’est-à-dire la véri­fi­ca­tion des faits. Croyez-​vous que j’aie dis­po­sé, ne serait-​ce que de trente minutes de décharge de ser­vice pour la mise en place d’un diplôme qui devait concer­ner 25 étu­diants et une dizaine d’enseignants chaque année ? Tout cela s’est fait avec la bonne volon­té de cha­cun, laquelle, comme je l’ai dit, n’a qu’un temps. C’est pour­quoi je suis bien aise de pro­fi­ter de ma retraite, et de faire l’ écri­vain public à mes heures per­dues, tout en regret­tant de n’avoir pas ce diplôme.

30 mars 2012

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