Écrivain public : billet d’humeur sur un bénévolat imposé

Plume & Buvard a sou­hai­té relayer ce billet d’humeur de Carole, écri­vain public récem­ment diplô­mée de la licence pro­fes­sion­nelle Conseil en écri­ture pro­fes­sion­nelle & pri­vée – Écrivain public de la Sorbonne Nouvelle Paris 3, qui démarre son acti­vi­té. Bien des écri­vains publics pro­fes­sion­nels pas­sés par la for­ma­tion se recon­naî­tront, pour avoir enten­du les mêmes com­men­taires, tra­ver­sé les mêmes dif­fi­cul­tés à s’installer.

Écrivain public, on t’a à l’oeil !

Est-​ce vrai­ment un métier que celui qui s’exerce béné­vo­le­ment ? L’ écri­vain public est en vogue, il peut même se for­mer à la Sorbonne, mais on rechigne à le rémunérer.

D’une façon ou d’une autre, je me frotte à cette idée reçue dans cha­cun de mes stages : la pro­fes­sion de l’ écri­vain public n’a pas d’avenir ; sa bonne volon­té, si.

Dans le Centre d’hébergement et de réin­ser­tion sociale (CHRS) d’une ville de pro­vince, je recueille les récits de vie de per­sonnes sans abri. Le pro­jet est long à se mettre en place, mais l’aventure humaine a vite com­men­cé. Aussi, suis-​je un peu bles­sée lorsqu’un édu­ca­teur spé­cia­li­sé (lui-​même sala­rié) m’informe qu’à la fin de mon stage, le CHRS s’adressera à un écri­vain public béné­vole. Tiens, d’ailleurs, n’aurais-je pas un nom qui me vien­drait là, comme ça ? Effet per­vers, la proche acqui­si­tion de mon diplôme devient ici obs­tacle à la pour­suite de notre col­la­bo­ra­tion : puisque j’ai cer­tai­ne­ment l’ambition de me faire payer, on ne tra­vaille­ra pas avec moi. C’est d’une telle évi­dence qu’on en oublie ce que j’ai com­men­cé à par­ta­ger avec les gens ici… Est-​il à ce point incon­ce­vable que l’engagement social de l’écrivain public soit rému­né­ré ? Doit-​il avoir mau­vaise conscience quand il exige un salaire pour l’exercice de ses com­pé­tences ? Est-​ce plus cha­ri­table de bos­ser à l’oeil ?

Charité bien ordon­née com­mence par soi-même.

Je n’ai rien contre les béné­voles, bien sûr, et je loue leur conscience citoyenne. Seulement, je veux être libre d’offrir ma bonne volon­té comme je l’entends, à qui et où je l’entends. L’écriture est deve­nue mon métier et je veux croire que sa pra­tique repose sur une rela­tion réci­proque et non uni­la­té­rale : je mets mon savoir-​écrire au ser­vice d’autrui, mais je ne le laisse pas en dette pour autant. En échange du ser­vice que je lui rends et pour lequel je me suis for­mée, il me doit une contre­par­tie. Que celle-​ci soit prise en charge par une col­lec­ti­vi­té n’y change rien. Elle engage notre res­pon­sa­bi­li­té mutuelle. Car si la seule gra­ti­fi­ca­tion d’un sou­rire suf­fit à mon cœur, elle n’assure pas ma sur­vie. Et com­ment pourrais-​je accom­pa­gner une per­sonne vers davan­tage d’autonomie si, moi-​même, j’en suis dépour­vue ? Que je vive cor­rec­te­ment de mon tra­vail sert mes inté­rêts propres tout autant que ceux des gens pour qui je l’exerce. Et cette moti­va­tion sala­riale ne contre­dit en rien l’engagement qui est le mien. Quel autre inter­ve­nant social travaille-​t-​il gratuitement ?

Billet d’humeur écrit par Carole Garrapit (pro­mo­tion 2014–2015)

Qu’ajouter à ce billet d’humeur ?

De fait, pour le public et cer­tains pres­crip­teurs, une confu­sion s’est créée autour du métier d’ écri­vain public à cause de l’effectif plé­tho­rique de béné­voles qui font office d’ écri­vains publics dans des struc­tures asso­cia­tives ou cari­ta­tives. Ce grand nombre est à lui seul la démons­tra­tion de l’utilité sociale du métier. Mais n’y a-​t-​il pas un para­doxe dans le fait de confier une acti­vi­té aus­si sen­sible à des béné­voles, certes moti­vés, mais peu for­més pour la plupart ?

L’institution a besoin de l’ écri­vain public, inter­mé­diaire et ciment social, pour pal­lier les carences d’un sys­tème en voie d’asphyxie. Ainsi, L’Illettrisme, Grande Cause natio­nale 2013 a mon­tré com­bien l’ écri­vain public est un rouage indis­pen­sable de la lutte contre l’exclusion et pour l’égalité des droits, dans un contexte de crise, de spé­cia­li­sa­tion et de déma­té­ria­li­sa­tion de l’écriture et des démarches admi­nis­tra­tives. L’ écri­vain public, actif dans le sec­teur du ser­vice à la per­sonne, contri­bue à lut­ter contre les vio­lences faites aux publics fra­gi­li­sés, comme les per­sonnes âgées ou handicapées.

Force est de consta­ter qu’aucun dis­po­si­tif ni finan­ce­ment ne sont pré­vus sur le ter­ri­toire pour faire ce tra­vail – à se deman­der si ces publics inté­ressent les déci­deurs ins­ti­tu­tion­nels, en matière d’écriture publique, le béné­vo­lat est alors une aubaine. Ce tra­vail doit-​il être lais­sé aux mains d’associations et d’organisations à voca­tion mili­tante ou cari­ta­tive qui le confient à des béné­voles certes moti­vés, mais le plus sou­vent insuf­fi­sam­ment pré­pa­rés ? Ou à des per­sonnes qui s’autoproclament « écri­vain public » sans la moindre for­ma­tion, comme on le voit à la lec­ture des quo­ti­diens régio­naux et nationaux * ?

Contrairement à l’image que contri­buent à véhi­cu­ler à la légère cer­tains médias, être écri­vain public ne s’improvise pas. L’ écri­vain public pro­fes­sion­nel pro­duit une valeur ajou­tée tech­nique et sociale qui néces­site des com­pé­tences acquises. Salarié ou indé­pen­dant, l’ écri­vain public pro­fes­sion­nel doit certes maî­tri­ser le rédac­tion­nel mais aus­si les usages et les codes admi­nis­tra­tifs. La connais­sance des ins­ti­tu­tions et des textes (juri­diques, admi­nis­tra­tifs, règle­ments, cir­cu­laires, direc­tives des dif­fé­rents orga­nismes…) demande une veille per­pé­tuelle. Le pro­fil requiert une soli­di­té psy­cho­lo­gique, une déon­to­lo­gie et sur­tout une capa­ci­té sans faille à savoir où sont ses limites.

Un écri­vain public pro­fes­sion­nel est for­mé pour ne jamais écrire la lettre de trop qui met­trait son client en dan­ger. Un écri­vain public est éga­le­ment for­mé pour orien­ter vers d’autres pro­fes­sion­nels (avo­cats, juristes, tra­vailleurs sociaux, comp­tables…) aus­si sou­vent que cela est néces­saire. Généraliste et poly­va­lent, il est en mesure d’offrir aux per­sonnes qui ont recours à ses ser­vices, le res­pect de la confi­den­tia­li­té, l’adhésion à une charte éthique et une assu­rance res­pon­sa­bi­li­té civile professionnelle.

Une for­ma­tion diplô­mante, ins­crite au Répertoire National des Certifications Professionnelles, existe : la licence pro­fes­sion­nelle Conseil en écri­ture pro­fes­sion­nelle & pri­vée – Écrivain public de la Sorbonne Nouvelle Paris 3 (944 heures de for­ma­tion dont 420 de stage pra­tique) ; elle garan­tit au public concer­né – col­lec­ti­vi­tés, per­sonnes pri­vées ou entre­prises – l’intervention d’un pro­fes­sion­nel de l’écrit qualifié.

Avec Carole, les écri­vains publics pro­fes­sion­nels membres de Plume & Buvard, diplô­més de la licence, posent la ques­tion : pour quelles rai­sons le métier d’ écri­vain public devrait-​il être le seul à s’exercer sans for­ma­tion et gratuitement ?

* À lire aus­si sur Plume & Buvard :
Plume & Buvard réagit au repor­tage sur l’ écri­vain public du « 13 heures » de TF1 dif­fu­sé le 13 mars 2015.

Plume & Buvard

Administrateur et webmestre principal du site

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2 réponses

  1. Lachance dit :

    Bonjour Carole,

    C’est par hasard que je suis « tom­bé sur » votre billet d’humeur (mer­ci Google), et je suis sur­pris ou plu­tôt cho­qué par ce que j’y ai appris.
    Puis me fon­dant sur ma propre Expérience, je peux vous assu­rer que le métier d’écrivain public n’est prêt d’être rému­né­ré ; c’est un véri­table pro­blème de fond qui ne sera réglé que par la socié­té civile, j’entends par là les citoyens français.
    Je reviens d’Algérie, où ce métier qui existe là-​bas aus­si depuis la nuit des temps est exer­cé par des pro­fes­sion­nels ou pas…la seule dif­fé­rence c’est que tout le monde paie le prix exi­gé par l’écrivain public, on s’y rend comme on se ren­drait chez une son ban­quier, son assu­reur, un avo­cat, etc … C’est un ser­vice et un ser­vice cela se paie. Cela devrait être la NORME.
    Dans notre beau pays, il est cou­tume de ne pas rému­né­rer la chose publique, puisque celle-​ci est la plu­part du temps dévo­lue à l’administration que nous « rému­né­rons » à tra­vers des coti­sa­tions sociales, ou impôts ou des taxes.
    Les citoyens fran­çais n’ont tout sim­ple­ment pas conscience du véri­table rôle éco­no­mique et sociale de l’écrivain public.
    L’administration connue de nos parents n’a plus rien à voir avec l’administration de 2015. Celle-​ci se com­porte plus comme votre ban­quier ou votre assu­reur qui va vous rap­pe­ler la petite phrase que vous n’avez pro­ba­ble­ment pas lu ou pas com­prise chaque fois que cela sera néces­saire pour bot­ter en touche, ou encore on vous répon­dra sur le FOND effec­ti­ve­ment, nous sommes d’accord avec vous (vous repré­sen­tant les per­sonnes que vous rece­vez) par contre sur la FORME vous ne rem­plis­sez pas les condi­tions requises.
    L’administration de nos parents n’est plus la même, le para­digme sur lequel elle était Bâtie a évo­lué vers une ges­tion dras­tique et limi­ta­tive des droits, se com­por­tant de fait comme une com­pa­gnie d’assurance ou une banque pri­vée privée.
    Dans ce contexte, pour­quoi voudriez-​vous que la pro­fes­sion d’écrivain public soit recon­nue par l’état ?!
    D’autant plus que vous par­lez de pro­fes­sion­na­li­ser le métier, ce qui implique de fac­to un niveau d’efficacité opti­male face à cette limi­ta­tion des droits.
    L’état ne va sûre­ment pas don­ner un bâton pour se faire battre, et sur­tout cela met­trait en lumière ce chan­ge­ment de para­digme dans lequel nous avons bas­cu­lé. Changement sou­vent issue de la trans­po­si­tion de direc­tives éma­nant de Bruxelles et sur les­quelles (les direc­tives) le gou­ver­ne­ment n’a pas d’alternative…
    Si je peux m’exprimer ain­si, c’est que j’ai tra­vaillé comme chef de pro­jet sur dif­fé­rents sys­tèmes d’informations pour des banques, des assu­rances, plu­sieurs admi­nis­tra­tions, et les règles de ges­tion (les pro­cé­dures) n’ont tou­jours qu’un seul objec­tif vous faire payer ou évi­ter de vous payer, plus per­ni­cieux encore vous payer, et mettre en place la ou les règles de ges­tion afin de vous faire rem­bour­ser ce que vous auriez per­çu avec bien évi­dem­ment des péna­li­tés sous peine de pour­suites (Le pot de terre contre le pot de fer …) ou encore vous reti­rer un droit que vous pen­siez acquis.
    Ceci est savam­ment dosé puisque les sys­tèmes d’informations ne vous font pas cibler tout le monde en même temps sinon cela serait trop flagrant.
    Voilà pour­Quoi votre ini­tia­tive pour­tant juste est vouée (par­don de vous le dire avec autant de séche­resse) à l’échec.
    Seule la socié­té civile peut vous faire trou­ver ou retrou­ver la bonne humeur.

    cor­dia­le­ment

    Christopher LACHANCE